— Qu’est-ce qu’il fallait que je fasse ? Que je le laisse s’écraser ? De cent mètres de haut ?

— …

— Tirer une cible qui chute, au harpon, en plein vol, essaie toi-même, tu verras ! J’ai cherché à harponner les fesses. Il aurait été blessé mais il aurait survécu.

— Tu l’as empalé…

— Je suis désolé.

 

 Le harpon lui a traversé la cage thoracique. Il était de face. Au mieux, dans cette position, j’aurais pu harponner sur la hanche. Je vieillis, c’est sûr. À l’époque de Silène, je savais faire ça. J’ai honte. Ce n’est pas pour Larco, il n’aurait pas fait long feu ici. Ça se sentait. C’est pour elle. C’est aussi que la cage, elle ramenait à manger, mine de rien. Vent borgne… Surtout que les autres l’aimaient bien, Larco. Moi pas trop. Quoique parfois, il me faisait marrer.

 

 

) Lorsque le soleil s’effondra derrière les montagnes, loin là-bas, loin aval dans la direction de Camp Bòban, Arval n’était plus là pour le saluer d’un cercle tracé dans l’air, son rite. Caracole était mort. Talweg était mort. Larco… « Voir mourir » avait dit mon père, les voir mourir… Je n’avais rien compris quand il me l’avait dit, mon cerveau si bien sûr, la boîte crânienne, la machinerie, compris, d’accord papa, compris, ça sera dur hein, je sais, je serai fort… Il m’avait regardé, il n’avait pas insisté, il devait savoir à quel point c’était intransmissible. La béance qu’on a dedans. Le béant. Lorsque le fauconnier revint, bredouille de la chasse, Golgoth lui annonça. Il lui demanda s’il voulait voir le corps de Larco avant qu’on l’enterre. Darbon demanda pour les autres, où étaient leur corps. Ça craqua en moi, d’un coup, le noyau, la coque dans l’étau. J’eus l’impression que ma colonne fondue, liquide de souffrance, venait de regeler, sur la seule image d’Arval galopant. Toutes mes sutures pétèrent dans mon dos, je ne me tenais plus assis, ça se vida des poumons, sans larme, sec, sec, je hoquetai :

— Je renonce. (Les deux mots m’étaient tombés de la bouche.)

— Moi aussi, dit Coriolis, vitrifiée.

— Moi aussi, j’abandonne, déglutit Darbon.

— Je rentre avec vous, dit Pietro.

— Je suis des vôtres, finit par bredouiller l’autoursier.

 

π Oroshi se lève sans nous regarder. Elle touche l’épaule de Sov et l’embrasse dans le cou. Elle fait quelques pas dans la neige en direction du volcan. Il est à nouveau d’un calme insolent et malsain. Golgoth se tait. Je crois que s’il ouvre la bouche, Sov le tue. Nous n’avons strictement plus rien à manger. La dernière flasque d’huile a été bue ce midi. Une goulée chacun. Même plus de farine à avaler sèche. J’ai jeté le sac ce matin. Les réserves sont à zéro. Nous sommes au bout de la quête. Notre horde est tombée à neuf. Continuer sans éclaireur, sans notre géomaître, sans braconnier ? Continuer sans manger ? Ça ne tient plus debout. Il faut savoir accepter la honte de survivre. Matsukaze avait raison. Je les comprends tellement maintenant. Nous allons repasser le pont avec la technique de Larco. Redescendre le pilier Brakauer en rappel. Nous n’aurons pas été plus loin qu’eux. Planter le drapeau ? Dérisoire… Dans le cirque, l’autour pourra sans doute lever une marmotte ou un renard bleu. On peut tenir la descente à jeun et s’en sortir en bas. Dans trois semaines, en demeurant attentifs et prudents, nous serons de retour à Camp Bòban. Nous retrouverons Alme et Aoi, sans doute Silamphre, s’il a tenu le coup. Mes parents seront aux anges. Une nouvelle vie commencera. Il est encore temps.

— J’ai une proposition à vous faire, annonça Oroshi en revenant vers nous.

Elle avait laissé tomber ses cheveux et retiré toutes ses babéoles.

— On t’écoute.

— Nous en avions parlé avant notre départ de Camp Bòban. Je ne sais pas si vous vous en rappelez. C’est à propos du corps des morts…

— C’est non, bondit immédiatement Coriolis. NON ! Tu ne le boufferas pas, salope ! (Elle s’est levée, elle aboie à hauteur du visage d’Oroshi qui recule d’un pas.) Il voulait pas qu’on le mange ! Il l’a dit !

— Il me semble qu’il a précisément dit le contraire (assène Oroshi sans se démonter). Pietro, tu te souviens de la discussion ?

Je n’assimile d’abord rien. Je les regarde tour à tour. Oroshi me répète la question. Ça finit par pénétrer :

— Je m’en souviens. Larco a dit qu’il serait heureux qu’on le mange s’il mourrait. Si ça pouvait nous aider à survivre. Il a donné son accord oral.

— Il a même dit… que… l’idée lui plaisait plutôt… qu’il aurait l’impression de… poursuivre sa vie… en nous… si ça arrivait, confirma Sov, d’une voix déraillée.

— VOUS MENTEZ ! craqua Coriolis.

Mais nous ne mentions pas. Nous respections ses volontés et sa mémoire. Golgoth alla chercher le corps. Erg alluma le feu avec les vêtements de Caracole, récupérés par Oroshi. Il retira le harpon de la cage thoracique. Puis il dépeça le cadavre de Larco avec une efficacité de praticien. Au boo de chasse. Oroshi prit sur elle d’aller parler à Coriolis. Elles s’isolèrent. Il y eut des cris. Une heure plus tard, Coriolis revint, grave. Elle demanda à manger la première part du corps. Elle le fit en tremblant, mais elle mâcha. Puis elle avala. Puis elle déglutit. Sur les neuf survivants que nous étions, seul Darbon refusa de manger. C’était son droit. Il était au bord du gouffre. Il avait des crises de sanglots qu’il n’arrivait plus à réprimer, lui si fier, si fier avant Norska.

— Ça ne va pas, Darbon ? tenta Oroshi.

Il ne put d’abord pas répondre, il se tenait le ventre puis :

— Mes faucons… Mes faucons sont des goussauts… Ils n’ont pas ramené une proie depuis… L’autour est bien plus fort… Je ne suis plus à la hauteur de ma fonction…

— Ce n’est pas grave, Darbon. Personne n’est à la hauteur de toute façon.

— Si, Tourse et Schist sont à la hauteur…

— Je n’ai rien ramené aujourd’hui Darbon, pas plus que toi. Et ce que fait Schist, il ne le doit qu’à lui. Sa morphologie est plus adaptée à ces bourrasques de montagne.

Ce n’était pas très exact bien que ce fût gentil. Dieu des Souffles… Comment put-il ? Car ce qui se passa soudain, ce fut la salve qui fait déborder la stèche. Le sommet de l’absurde dans cette journée ignoble. Assis, Darbon bascula vers l’avant, dévasté par un nouveau sanglot et de son manteau entrouvert glissa un faucon. Il était inerte. Je n’en crus pas mes yeux : il était carrément… mort ! « Étouffé de mes mains » – nous expliqua-t-il. Fier et si honteux à la fois. Puis il sortit le second faucon. Assassiné lui aussi. Des deux mains, par leur maître ! Ni moi ni personne n’avions la force de l’insulter pour l’insanité de son geste. Nous étions à bout, complètement à bout. Il fit cuire ses faucons dans le même feu que Larco et il les mangea tous les deux. Sans même en fumer une partie ! Ou les conserver dans la glace ! Sans même en proposer aux autres.

— T’as pété un boulard, Darbon. Tu nous fous dans une sale putain de merde, tu piges ça connard ? lui cracha finalement Golgoth.

C’était sa première phrase depuis que Talweg et Caracole avaient disparu. Ce fut sa dernière de la journée. La nuit, nous eûmes de la place dans la tente. De la place à crever de froid.

 

Ω C’est pas qu’à quatre, le macaque, Oroshi, Horst et moi, y aurait pas eu moyen de traverser cette verrière, moitié par portage aérien, moitié en décanichant à toute berzingue sur la crête, la rotof à l’épaule, pour se faire un terrier en cas que. C’est plutôt que ça m’aurait raclé de voir Sov et Pietro s’effondrer, avec les oiseliers et la petiote en prime. D’un coup, ils voulaient lâcher la rampe. Je sais pas ce qui berdança dans leur calebasse toute la nuit, ils étaient debout, les cinq, à l’aurore, à parloyer, tout affourbaudis autour du tas de cendre. J’entendis Oroshi se rebrailler et filer les rejoindre, moi je m’enfouillai dans le duvet pour pas chercher à savoir. Sûr que d’avoir devant nous une semaine de viande changeait la donne. Y allait falloir la manger quand même. Quoiqu’on allait manquer de bois tantôt. Sûr qu’on atteignait le bout du monde et que le mec qu’avait pu aller au-delà de cette cuvette de chiotte mammouthale avec le casque d’aplomb au-dessus des godasses, j’étais prêt à poser ma paire sur une table en granit qu’il existait pas, je veux dire : pas encore ! Sûr que ça se jouait maintenant hercaha avec la septième, qu’il fallait débloquer le ventilo au fond de la boîte à miracles et surtout se dire qu’avec l’Orosh, on n’avait jamais plié sous furvent. Plus qu’on avait toujours le macaque avec son aile, huhau ! Il traversait la cuvette en une moitié d’heure ! Ça que je sache, la 33e, ils avaient plus leur combattant et pas d’aile, juste leurs petons ! Ça te les mate, ça !

— Puisque je vous ai convaincus, je résume : Horst, Pietro, Darbon et Golgoth, vous continuez à progresser sur la crête nord en creusant vos trous d’homme. Vous avez atteint quelle distance hier ?

— À la louche, deux kilomètres.

— Bon. Vous avez vu que c’était efficace en cas d’éruption. Efficace si vous bloquez votre respiration dès que vous sentez que la consistance du vent change ! Sinon… Erg va porter Sov en parapente sur la plate-forme du camp 1 : c’est là que j’avais commencé à tasser hier. Le camp 1 est à trois kilomètres d’ici, par la crête. Beaucoup moins avec l’aile. Sur la plateforme, il va faire neuf trous à la rotofraiseuse. Plus un dixième, plus large, pour abriter le matériel. Ensuite il remonte la crête vers vous à raison d’un trou tous les cent mètres, pour assurer la jonction. Erg porte ensuite le matériel. Il lui faudra une dizaine d’allers-retours. Tourse, tu continues à chasser en bord de crête sud. Coriolis, tu fais le guet au camp de base et tu prépares les sacs pour Erg. Quand il aura fini, il viendra vous chercher, toi et Tourse. Si la chance est avec nous, Erg aura le temps de nous paraporter un par un avant la prochaine éruption. Ça accélérerait les choses.

— Pourquoi on ne reste pas tous au camp de base et Erg nous prend les uns après les autres et nous porte au bout du cratère, directement ? Regarde ce matin : ça n’a pas bougé depuis l’aube ! dit Coriolis.

— Et ça ne bougera vraisemblablement pas. Pas avant qu’on ne bouge, nous.

— Alors pourquoi ils vont se tuer à creuser deux cents trous ?! (Elle n’écoutait pas.)

— Parce que le volcan est métissé avec nous.

— Comment ça ?!

— Coriolis… Tu ne veux pas mûrir, tout simplement ? Il y a un continuum de vent qui circule à l’intérieur du cratère et dont nous faisons partie. Sa texture est fragile ; elle est surtout très réactive. Chaque fois que tu inspires, chaque fois que tu expires, tu propages des vibrations dans ce continuum. Notre vif même produit des cercles d’ondes sur plusieurs kilomètres. Dès qu’Erg décolle, il déplace un train d’ondes, il modifie inévitablement ces équilibres. L’éruption d’hier, par exemple, a été pour l’essentiel due à la traversée d’Erg.

— À cause de l’aile ?

— À cause de l’aile et des hélices. À cause du double vif qu’il porte, surtout.

— Tu veux donc qu’on limite les impacts aérologiques ? conclut Sov.

— J’ai peur de vous en dire trop, comprenez-le. Mais peut-être plus peur encore de ne pas en dire assez… Certains le savent, mais ma mère a développé une hypothèse extraordinaire sur Krafla…

— Krafla ?

— C’est le nom qu’elle a donné au volcan. Son hypothèse est que le volcan pourrait être suspendu hors de toute terre – la totalité du volcan, socle et soubassement compris, parois, cônes, pentes de neige, lave…

— Suspendu où ? C’est n’importe quoi !

— Suspendu dans l’espace, dans le cosmos. Elle pense que l’Extrême-Amont commence au cirque de Brakauer. Et que Krafla est un avant-pont d’air compact jeté sur le vide. Comme une corniche de glace qui déborde d’une crête, si vous voulez.

— Jeté sur quel vide ?! C’est de la foutaise !

— Le vide du cosmos. Krafla serait donc dans cette hypothèse la proue d’un navire. Imaginez maintenant que notre terre soit ce navire, un gigantesque navire qui fuit à travers le cosmos. Le vent linéaire que nous subissons partout est en fait le vent relatif produit par le déplacement du navire. Nous sommes nés à la poupe, cette poupe est Aberlaas et nous avons passé notre vie à remonter à pied tout le long du pont supérieur, jusqu’à la proue : Krafla. La proue est fragile, elle encaisse les turbulences propres à tout bord d’attaque. Elle est faite d’un matériau-tampon entre l’atmosphère où nous respirons et le vide. Ce matériau, c’est évidemment le vent, un vent comprimé sur l’avant par la pénétration, visqueux en raison des écoulements le long de la coque, gelé au contact du vide stellaire, bref turbulent.

— Si ta mère avait raison (réagit Golgoth, sur la défensive), nous devrions encaisser le vent linéaire pleine face. Or t’as remarqué qu’ici, y a plus de rafalant est-ouest ? C’est l’inverse : on est dans une niche, on est protégés ! Ça tient pas son truc !

— Nous sommes protégés par l’arc amont du cratère, précisément. Nous sommes dans la dépression, derrière le bord d’attaque.

— J’y crois pas. C’est trop dingo !

— Moi non plus.

— Et toi, Oroshi, tu y crois ?

— Disons que j’attends d’être de l’autre côté du cratère pour croire ou ne pas croire. Erg a dit qu’il y avait une mer de nuages sur l’amont. Sinon, nous saurions déjà ! Moi j’ai longtemps pensé que nous étions embarqués sur un vaisseau, un vaisseau de terre qui filait dans l’espace et que le vent axial était généré par ce voyage. Atteindre l’Extrême-Amont, dans cette optique, revenait pour moi à prendre les commandes du vaisseau, quitte à en changer le cap. J’avoue qu’à vingt ans, j’ai abandonné cette mystique. Et je suis entrée dans l’immanence du vent – les chrones, le vif, les neuf formes – qui s’est révélée autrement fiable.

 

) La rapidité, chacun en était conscient, la rapidité d’exécution s’avérerait primordiale, plus encore après les explications d’Oroshi sur le continuum, qui réticulait chacun de nos gestes à son incompressible impact vibratoire sur les couches d’air chaotiques du volcan. Dès qu’Erg me posa, j’attaquai les trous à la « rotof », épaté par son efficacité, tout en gardant un œil sur le bleu translucide des nappes vitrifiées et sur les trois cônes gris clair qui pouvaient siffler d’un instant à l’autre.

 

Ω Ce fumier de Darbon, il avait tenu son rang partout, du plus loin que je récure le chaudron, il en imposait avec ses faucons de seigneur, le bougre, et il en avait ramené du gibier à plumes et à peau, il nous en avait sauvé des ripailles à la farine ! Je le croyais carré du bocal, solide du croc, incapable de caquer mou et voilà… Il part en vrille là-loin, il se débobine en direct. Bouffer ses faucons ? Est-ce que j’irais me goinfrer la pogne, moi ? Tant qu’à déconner dans les grandes largeurs, que Sov se croque son carnet de contre, juste pour rigoler ! Ça pouvait pas le mener loin. Ça suintait le suicide du cerveau. T’enlève faucon à fauconnier – je suis pas Sov, j’ai pas la gouaille du trouba – mais il reste quoi ? Il reste nier hein, vous voyez que j’ai de la lettre quand je veux. Il a fait un, deux, trois trous, il tenait à peine sa pelle, il avait la fièvre, il balançait des épaules, il gingeolait à l’aplomb de la pente, hic à hac, et quand je me suis décidé à aller le bousquer, il a ripé sur une plaque de verre qu’affleurait sous la neige, et il a débaroulé dans la pente avec un nouveau pote à lui qui s’appelait Ava Lanche. Fallait pas me demander de chialer, là je pouvais plus. J’ai compté huit, j’ai récupéré sa pelle dans le trou et j’ai braillé à Erg d’aller jeter un coup d’aile le long de la coulée, au cas où. Une sale fin c’était. Les faucons, ça nous levait la tête dans le ciel, ça faisait beau à les voir et Darbon il avait la classe du métier, un rien fiérote, mais il les dressait d’équerre ses esclames, il avait pas à rougir devant Tourse même si Tourse, l’air de rien, est un sacré cador…

 

 

π Quand Erg a déposé l’autoursier, nous étions déjà tous dans nos trous à verrouiller les casques. Oroshi est sortie pour prendre des mesures à l’aérotor. Elle a incliné l’objet sous tous les angles. Pour nous, ça reste un bricolage de coupelles, de girouettes et de minuscules hélices qui roucoulent. Pour elle, c’est une merveille technologique. Qui plus est, fabriquée par sa mère. Donc géniale. Elle ne se hâte pas de se remettre dans son cylindre de glace. Plutôt bon signe.

— Ça s’annonce assez tranquille… juge-t-elle en continuant à observer les coupelles qui tournent et le mercure qui monte.

— Ça veut dire quoi « tranquille » ? Qu’on va juste paumer deux-trois gars ? plaisante le Goth. Il a le casque enfoncé jusqu’aux sourcils.

— Le volcan va éjecter un crivetz de force 7, guère plus à mon avis. Les failles dans la cuvette sont très larges et le vair fond lentement. La pression effusive va rester à peu près constante et il ne devrait pas y avoir d’à-coups très marqués ni d’explosion. Juste un anabatique soutenu qui rendra difficile la progression sur crête.

— Tu crois qu’il faut attendre ?

— Nous, oui. Mais Erg doit pouvoir sortir et paraporter un creuseur au camp 2.

— Ça fait huit kilomètres d’une traite, rappelle Erg.

— Nous allons attendre un quart d’heure, histoire de vérifier mes hypothèses. Ensuite, nous réglerons les pales de tes hélices aux semelles. La poussée ascendante du volcan sera forte mais la rotation induite aux hélices compensera en t’aspirant vers le bas. En équilibrant voilure et hélices, tu dois pouvoir stabiliser ton vol et assurer les portages.

— C’est sûr. À condition de bien calculer le niveau de charge.

 

) Oroshi ne répondit rien puisqu’elle calculait déjà, de tête évidemment et qu’elle notait du doigt, sur la neige, les résultats intermédiaires. Les hélices qu’Erg vissait sous ses semelles étaient d’un acier si bien trempé que je n’imaginais guère qu’il les raccourcisse à la disqueuse. De toute façon, il maîtrisait en partie la vitesse de rotation avec l’inclinaison du talon en le faisant frotter plus ou moins fort sur l’arrondi des hélices. Le problème se poserait plutôt si le vent devenait trop appuyé : la voile gonflée dominerait alors.

— Avec juste ton poids, ça risque de ne pas passer, Erg. Il va falloir que tu transportes un gros gabarit avec toi, sinon tu vas partir dans les étoiles.

— Je vais prendre Horst pour le premier voyage. C’est le plus lourd de tous. Ça te va, Horst ?

— Pas de problème. Je prends la rotof et je vous prépare le terrain là-bas. Je vous fais une niche chacun, c’est ça ?

— Alors allez-y tout de suite, car l’éruption monte doucement en puissance.

 

x Absorbée par mes calculs, par cette rationalité rassurante des chiffres, j’avais fait une erreur… Une erreur d’un autre ordre, extérieur à la technique, une erreur terrible… Lorsque j’en pris conscience, Erg et Horst étaient hors de portée de ma voix. Ils survolaient le cratère à plusieurs kilomètres de nous, oscillant sous rafales ascendantes. Ils peinaient à tenir leur altitude, tantôt piquant et tantôt s’élevant, Erg devant et Horst accroché dans son dos. Ce fut Sov qui perçut le problème le premier, avec candeur :

— Tu n’as pas peur que leurs vifs créent quelques turbulences ? À eux deux, ils portent quatre vifs. Horst a celui de son frère et Erg celui de Firost… Sov s’était mis dans un trou contigu au mien si bien que les bourrasques de grésil remontant la pente couvrirent pour les autres sa remarque. Je hochai juste la tête et lui fis signe de se taire. Oui Sov, c’était une catastrophe…

 

Ω Yak, ça paraît coller, il en chie Erg, à piloter avec un mammoutheau de la taille du Horst, en plein rafalant commac, sa toile gigote, ils tracent pourtant. On tient le bon bout, à huit il va faire les voyages fissa, au pire on peut se lester avec des blocs de verre, on va faire un sacré bond si ça se maintient, j’aime bien cette solution, ça pinaille plus… Ouais ben… Ça se gâte tout de go… Y a dans l’air une secouée à échabouir un aigle. Peux pas m’empêcher de sauter hors de mon trou pour voir… Oroshi gueule ce qu’elle peut et d’abord je capte rien, encore que le vent a stoppé net dans la cuvette. J’écarquille tandiment que Horst et le macaque perdent là-bas une pelletée d’altitude et qu’ils plombent vers le cratère, faute de rafalant…

 

) Au visage d’Oroshi, je sus qu’elle ne saisissait plus ce qui se passait, ni même ne le devinait. Elle sortit d’un bond de chat de son abri et s’avança au bord de la plate-forme, je la suivis. Rien ne paraissait avoir changé, si ce n’est qu’un silence cotonneux avait subitement empli le cratère. Les rares coulées déclenchées par l’onde de choc glissaient sur des pentes lointaines en chuintant. Lorsqu’elles s’arrêtèrent au bord de la zone vitrée, le silence s’imposa avec une prégnance bourdonnante. Erg et Horst plongeaient vers le volcan au ralenti, Erg cherchant – dans un enchaînement, d’ici dérisoire, de virements de bords – à enrouler une thermique introuvable.

 

π Au fond, le soleil étincelle sur le verre rigide des coulées récentes. Les longues pentes blanches brillent, intactes d’avalanches majeures. L’air est sain. Ni épais, ni liquide. Aucun souffle ne le trouble. La réverbération brûle la rétine.

— Tu y comprends quelque chose, Oroshi ? On dirait que le volcan s’éteint.

— Une force a absorbé les vibrations de l’air, quelque chose qui n’est pas visible pour nous…

— Ça bouge, ça se déplace ?

— Ça monte en direction d’Erg… C’est là que je sens converger les vents résiduels…

— Sur eux ?

— Non, vers cette force…

— Qu’est-ce que ça peut être ? insistai-je, conscient aussitôt de la vacuité de ma question.

 

) Oroshi jeta un œil rapide sur l’aérotor et prit une respiration torrentueuse. Expirant, elle lâcha une série de « Bâ » explosifs en direction d’Erg et de Horst. La salve s’étouffa en vol.

— Ce ne peut être qu’un chrone… Le volcan vient d’expulser un chrone…

À ces mots, tout ce qui restait de notre horde fut debout sur la crête, à scruter le volume du cratère.

— Seul un chrone peut absorber aussi vite une telle turbulence de flux et le boucler dans son cocon. Il nettoie les trains d’onde et laisse l’air étal autour de lui. Ça ne peut être que ça.

— Pourquoi on ne repère pas sa carapace ? Tous les chrones ont une carapace !

— Pas tous non, loin de là… Il y en a un ou deux chaque jour qui nous passent à côté sans qu’on les remarque. Il faut que nous avancions sur la crête. Il faut qu’on se tienne le plus près possible d’Erg et de Horst quand le chrone va les atteindre. Épaulez vos sacs et foncez !

— Grouillez-vous, relaya Golgoth.

En l’absence de tout vent, la course sur la crête me parut d’une facilité déconcertante. Les trois kilomètres qui nous séparaient de l’endroit où déclinaient Erg et Horst furent parcourus en moins d’un quart d’heure. C’était une occasion unique d’avancer et Golgoth en prit sur le champ conscience :

— Pietro, Corio, Tourse et Sov, vous continuez à bloc sur la crête, courrez tant que vous pouvez et dès que ça vibre, vous creusez. Nous, on reste là ! Courez à fond, à fond ! Vous retournez pas !

 

x Il avait raison, tellement que Golgoth et moi aurions pu courir aussi, si je n’avais pas eu cette responsabilité écrasante envers Erg et Horst. Ils étaient à quatre cents mètres en contrebas. Erg avait dû inverser ses hélices pour profiter de la moindre brise ascendante mais il perdait près d’un mètre par seconde et venait racler la pente par moments pour se freiner. Subitement un couple de choucas surgit de derrière la crête et je sursautai. Les oiseaux plongèrent aussitôt, attiré par la voile rouge du parapente d’Erg quand tout à coup, l’air se brouilla et grésilla autour d’eux… Une seconde plus tard, il y avait… quatre choucas. Golgoth me regarda, ébranlé :

— T’as vu ça Orosh ou je berlue ? Ils étaient pas deux, là tantôt ?

— Si… je crois.

L’air se brouilla à nouveau, cette fois-ci autour de la voile rouge qui bava plusieurs longues secondes comme une aquarelle fraîche étalée à la main avant… avant de s’étirer lentement et de se détacher du rectangle d’origine… Ça me donna l’impression d’une traînée de couleur qui aurait pris sa propre autonomie, hormis que les lignes du second rectangle, d’abord floues, se précisèrent dans l’espace et furent bientôt indiscutables. Il y avait à présent deux voiles rouges en dessous de nous, qui filaient dos à dos séparées d’une vingtaine de mètres.

— MACAQUE ! hurla Golgoth de la toute puissance de sa gorge. HORST !

— Çavek !

— Çavek !

— KE PESK ?

— Ça manque de vent par chez nous !

— Ça manque de vent par chez nous !

 

Ω Oroshi me regarde, je suis franc égarouillé, j’ai la suée qui me dégouline du casque, je l’enlève, elle percute pas plus, d’ici on cadre que les deux voiles, pas qui y a dessous – mais ça sent le chronage, le chronage à pleine nifflée, le chronage tout droit sorti d’un bouquin de blærudit caffi de bouffonneries théoriques impossibles, juste là pour gonfler la légende, pour ajouter une catégorie qui fait peur, le torche-marmots parfait, qui te les allonge au pieu à l’esbroufe et te les endort au rêve branque, le cas jamais vu par aucun Oblique, jamais confirmé des yeux vrai – faut que ça nous tombe dessus…

 

x Pourquoi l’éruption reprit aussitôt après, je ne saurais le dire avec certitude, soit qu’à huit vifs concentrés dans dix mètres cubes, la structure aérologique du cratère se distordit brusquement, soit que le clonage opéré par le chrone absorba trop d’énergie. Toujours est-il que les failles se rouvrirent, libérant à nouveau un solide rafalant. Sous la poussée, les deux ailes remontèrent très vite à notre hauteur et je pus alors constater l’incroyable : Erg et Horst avait bien été dupliqués ! Encore barbouillés par la traversée du chrone, ils n’arrivaient manifestement pas à réaliser ce qui s’était passé et ils s’élevaient, machinalement, au-dessus de la crête, ignorant leur doublon ! Devant nous, les deux paires volaient avec strictement le même matériel, la même exacte physiologie et au même moment. Seule les différenciait leur position dans l’espace. On dut à Horst de réagir le premier en apercevant son double. Suspendus à sa réaction, bouleversés comme nous l’étions, sa capacité immédiate d’assimilation de l’événement nous stupéfia tous :

— Karst ! Kaaaarst ! T’es revenu ?

— Ouais ! Je suis là !

— Kakar, c’est toi ?

— Hé, je veux ! Çavek, frérot ? T’as vu la saute de vent ? J’ai cru qu’on allait toucher le fond, pas toi ?

— Sûr-da ! Ça secoue ici !

Il y eut alors un flottement d’une étrangeté abyssale dans le regard de Horst ou de Karst, je ne savais déjà plus ; ils étaient très près de nous à présent, à faire des huit à niveau de la crête et une joie immense, une joie de gosse absolue irradiait la figure de Horst et de Horst, il prit conscience que son frère était vraiment là, en face de lui, à moins de vingt mètres, épais sous le soleil, avec une voix qui parlait, il repensa peut-être, en un éclair, à la prédiction que Caracole lui avait faite, ils ne se quittaient plus des yeux, ils se regardaient comme si c’était à nouveau la première fois – et en même temps s’étaient-ils jamais réellement séparés, n’avaient-ils pas (si bien sûr) en eux le même écheveau d’expériences vécues et les mêmes souvenirs ? Ils étaient toujours les jumeaux Dubka, les frères éternels et indissociables et ils le savaient…

— Tu repenses à Lapsane, pas vrai Horst ?

— Sûr que j’y repense, tu m’as foutu la trouille là-bas !

— T’as crû que j’y passais avec le Corroyeur, pas vrai ?

— Et comment ! En même temps, je savais qu’il t’en faudrait plus pour te geler les miches ! On est des Dubka, non ? Et Dubka pas caca !

— Dubka pas caca !

Et ils rirent dans le ciel, ils rirent de cette blague pour nous si infantile, ils rirent jusqu’à ce que les deux Erg leur détachent leur mousqueton et les déposent sur la crête et qu’ils courent se jeter dans les bras l’un de l’autre et je ne savais pas quoi dire, Sov et Pietro étaient revenus à présent et ils observaient sidérés la scène et je me demandais qui était le Horst d’origine et qui était la copie et si ce distinguo avait le moindre sens, et comment il était possible qu’un même corps et qu’un même esprit, répliqué dans l’espace, puisse se reconnaître pour différent et le vivre dans une schizophrénie magnifique et emboîtée puisque immédiatement, dès les premiers échanges, ils s’étaient positionnés l’un comme Karst l’autre comme Horst alors même qu’il ne pouvait pas, qu’il ne pouvait plus y avoir de Karst, juste un pur doublon généré par un chrone, juste une copie parfaite, une copie qui contenait seulement le vif de Karst, de sorte que c’était sans doute ça, ce vif qui impulsait de l’inconscient radical la réinvention du frère tellement aimé, du jumeau dont la mort n’avait tout simplement jamais pu être acceptée ni surmontée et qui trouvait là une solution concrète à ce manque sinon incomblable, une solution si étrange parce que fabriquée, si glaçante en soi puisqu’elle n’offrait pas le retour du frère réel mais un duplicata de soi qui endossait la projection, mieux, qui l’incarnait avec la totalité en lui, du même coup, des souvenirs communs, hormis l’épisode de la flaque – ou même pas puisque la puissance fantasmatique de l’âme de Horst avait dû depuis longtemps déjà réformer l’accident avec une autre issue, cette issue qui maintenait à bout de bras et d’espoir son frère vivant en lui depuis Lapsane. C’était vertigineux…

 

 Il est devant moi à neuf heures. Deux hélices aux semelles, une dans le dos. Boo de chasse à la ceinture. Très solide. Dangereux. Sa technique de pilotage vient de Ker Derban. Sa technique de pilotage vient de Ker Derban. Dangereux. Très solide. Boo de chasse à la ceinture. Deux hélices aux semelles, une dans le dos. Il est devant moi à trois heures. J’ai espéré ce jour et j’ai espéré ce combat. J’y ai toujours été prêt. Il m’attendait je le savais, il m’attendait ici, en Extrême-Amont. Il avait le temps. Le combat suprême – celui qui justifie une vie. Je suis fier aujourd’hui d’être arrivé au bout. Toujours je me suis demandé quel adversaire Ils choisiraient pour moi. J’ai longtemps cru que ce serait un maître foudre ou un autochrone de la dimension du Corroyeur. Te Jerkka m’avait prévenu pourtant. Le défi est toujours intime et propre à chaque combattant. Je devine ce qu’Ils ont décidé : me faire affronter celui que j’aurais pu devenir. Le guerrier que j’aurais être. Tu as strictement les mêmes capacités techniques, tactiques et physiques que lui, macaque. L’atrocité est là. Le même masque balafré. La crête noire, identique. Les cicatrices hachurées au torse. Sauf qu’il a développé ses capacités à l’optimum. Jusqu’à leur pleine puissance. Il sait faire tout ce que tu sais faire. Exactement. Et il sait faire plus. Parce qu’il a été au bout du potentiel que j’avais à huit ans. Lui. Pas moi. Le défi consiste à voir si je peux me hausser, sur un duel, au niveau du combattant que j’aurais pu être. Ils veulent savoir. Ils veulent que je le sache. Alors bouge ! Alors bouge ! Ils veulent que je le sache. Ils veulent savoir. Le défi consiste à voir si je peux me hausser, sur un duel, au niveau du combattant que j’aurais pu être. Pas moi. Lui. Parce qu’il a été au bout du potentiel que j’avais à huit ans. Et il sait faire plus.

— Ne l’agresse pas !

— Non, macaque !

Il prend l’aplomb, évidemment. Plus rapide en poussée. Meilleur travail quotidien sur les thermiques. Il est à cinq mètres au-dessus de moi, les hélices en bouclier, prêt à parer. Et il peut jeter rien qu’avec le couple avant-bras-poignet – donc masquer sa frappe jusqu’au bout. Il a choisi de se placer délibérément en dessous ! Il se sait tellement supérieur. Il va m’humilier en me tuant d’une position faible. Un looping fulgurant, voile à l’envers, jeté du pied, le tranchant de l’hélice dans la carotide, je l’ai raté contre Silène. Lui sait faire. Ce sera sa leçon, ma dernière. J’aurais voulu que Te Jerkka me voie combattre, malgré tout. Ce n’est pas qu’il aurait été fier de moi, non. Mais c’est la seule personne qui m’ait jamais aimé. Te m’aurait soutenu jusqu’au bout, il aurait faussé le duel, il aurait su que je vais perdre et il m’aurait protégé. Et le combat escamoté, il m’aurait repris en formation encore et encore parce qu’il sait ce que je vaux : « Pas si mauvais, macaque, toi brave potentiel mais encore rigide du geste, meilleure des lames est la plus flexible, sache-le déjà et toujours ! » Il arme son boo sans chercher à masquer. Il est sûr de sa vitesse de bras. Il n’a même pas besoin d’osciller bord sur bord. C’est la confiance. La confiance que je n’ai jamais su trouver. Celle qui se dégage du combattant qui a atteint sa plénitude. Celle qui fait renoncer ses adversaires à l’affronter. Je dois remonter à niveau. Faire honneur au combat. Je feinte une frappe. Il volte pour esquiver, dans le laps je m’élève et remonte à son altitude. Pas si mal : il est surpris.

— Arrêtez-vous, par pitié !

— Vous êtes pareils !

— Erg, tu ne vas pas te battre contre toi-même, par les Vents Vieux !

— Serrez-vous la pogne, bande de trous-du-cul !

— Ne vous battez pas ! Ça sert à quoi ? Vous allez vous étriper ! Il est déjà revenu à niveau. J’ai cru qu’il avait frappé si vite que j’étais touché. Sa feinte était si pure que j’ai suresquivé. Il pilote à merveille. Il me déborde en vélocité. Je lance mon hélice dans les suspentes. Un sec-tendu. Puis le boo en double boucle, dans le dos. Il pivote sa voile. riposte au boo. puis à l’hélice. même tactique en plus fluide. en plus rapide que moi. J’esquive de justesse, récupère son hélice et la rétrolance. J’esquive de justesse, récupère son hélice et la rétrolance. Il esquive de justesse, récupère mon hélice et la rétrolance. Te Jerkka m’aurait soutenu. J’aurais senti sa présence derrière moi. J’aurais su qu’il me pardonnait d’être si inabouti, qu’il aurait aimé quand même mon combat, qu’il aurait su y trouver des gestes justes. Il m’aurait félicité longuement d’avoir si bien protégé ma horde tout au long de la quête. « Toi très grand protecteur, macaque, et grand combattant aussi. Peut-être pas le meilleur, mais fier tu peux être du chemin. » Il retrouvera mon vif, Te Jerkka, et il va l’enkyster en lui, je le sais, avec celui de Firost. Serein ça me rend. De savoir que ce qui souffle de plus pur en moi, de plus actif, vivra en lui. Le reste ne mérite pas de poursuivre. N’est qu’un sac de peau jeté sur mon vif comme un manteau crade. J’ai armé l’arbalète méca sur une esquive pour ne pas qu’il voit le coude reculer. Je viens de deviner la trajectoire qu’il va suivre. Il amorce dans le ciel un 28 vertical en ruban, après un faux 343 incliné. Je l’ai réussi deux fois en duel. Deux fois fatales. C’est une botte personnelle, rigoureusement secrète. Seul Te Jerkka me l’a vu répéter. Cette figure est lumineuse. Elle permet de passer par les neuf angles de tir qui ouvrent les points mortels. Elle n’a qu’un défaut : elle emprunte deux fois le même axe : pour l’entame et le final du 8. Il suffit de se placer sur cet axe. Et d’attendre l’instant. Il lit ma trajectoire. Sinon, il aurait exécuté un w défensif en zigzag, au moins par précaution. Là, il remonte en J. Je forme le 2. Je viens de deviner la trajectoire qu’il va suivre. J’ai armé l’arbalète méca sur une esquive pour ne pas qu’il voit le coude reculer. Il vient de comprendre. Il sait que je sais. Tire !

Tire ! Il sait que je sais. Il vient de comprendre.

— Reeek…

— Reeek…

 

π Erg Machaon tira sur Erg Machaon. Lequel tira, pour sa part, sur Erg Machaon. À quatre reprises. Chacun. Les carreaux de l’arbalète méca perforèrent dans un rectangle délimité par la clavicule et le plexus. Leurs blessures étaient parfaitement symétriques. Et elles étaient parfaitement mortelles. Privées de pilote, les ailes partirent en feuille morte. Les corps suspendus dérivèrent hors du cratère. Golgoth tenta un jet désespéré pour trancher les suspentes et récupérer au moins un corps. Mais ils étaient trop haut déjà. Impuissants, nous ne pûmes que les regarder s’éloigner. Une tache rouge dans le ciel fin bleu. Puis une goutte. Puis plus rien que le sentiment de s’affaisser de souffrance. Golgoth me regarda. Sov s’approcha. Oroshi se jeta dans nos bras. Coriolis et Tourse nous rejoignirent. On se serra très fort, comme des chiots perdus.

 

 

— Il faut qu’on sorte d’ici… Il faut sortir de cette zone de mort… finit par murmurer Golgoth. MAINTENANT !

 

) Nous étions à une quinzaine de kilomètres environ du bout du volcan. Nous ne savions ni s’il existait au-delà quelque chose, ni si ce « quelque chose » avait la moindre probabilité d’être franchissable à pied. En bas, une simple écoute suffisait pour constater que l’éruption s’aggravait. Des fissures de gaz sifflaient un peu partout à travers le glacis bleu du cratère, des blocs de verre et de tessons à peine visibles étaient éjectés des cônes et retombaient en grêle métallique sur la surface. Les rafales verticales qui lacéraient la crête avaient forci et elles cherchaient, telle une tête de tenaille, à me déclouer du sol – mais j’étais en deçà de toute lucidité animale désormais et au-delà de la prudence, et je m’en contrefoutais : une vertèbre d’orgueil en nous, fracturée, venait de se ressouder définitivement au bloc de la colonne et de décider que nous sortirions de ce cratère, morts ou vifs, aujourd’hui ou jamais. Golgoth prit la meute en main. Il ne chercha pas à nous parler ni à nous donner d’ordres, juste à architecturer la rage, à l’endosser et à la canaliser vers la seule chose qu’il maîtrisât absolument : la Trace, le Pack, la percussion. Par rapport au sens de progression sur la crête, le flux nous frappait latéralement, il était glacial à hurler, il était aussi dangereux qu’un furvent et il soufflait sous nos pieds. Et alors ? Ce que Golgoth savait faire à l’horizontale, il le bascula à la verticale d’un coup d’épaule mental : il choisit une progression en crabe, face au vent. Il cala le triangle de percussion : lui Golgoth en pointe – Horst et Karst en étai derrière, ses deux ailiers fétiches – puis Pietro, Oroshi et moi au troisième rang – enfin Coriolis-Tourse abrités dans la traîne pour faciliter l’échappement des turbulences de sillage.

 

 

Il nous fit sortir les cordes et il nous fit chaîner tous les huit – axial et latéral. Il bourra les sacs à moitié vides de neige pilée, de verre dense et de glace pour les alourdir au maximum. Il nous fit prendre nos deux piolets en mains. Et il donna d’un « hu-ha » le signal du départ. Ça n’avait pas pris plus d’un quart d’heure.

 

π Golgoth plongea droit dans la paroi. Horst et Karst suivirent, nous embarquant d’une secousse. Nous allions droit au suicide. Je fermais les yeux. La pente était à 70°. J’eus le haut-le-cœur de la chute. Je vis le visage de mon père et de ma mère…

 

x Je crois qu’en nous jetant dans la paroi, Golgoth prit la décision la plus extrême qu’un traceur de sa trempe exceptionnelle puisse jamais prendre. Qu’il ne cherchât pas à rester sur la crête, au profil trop effilé et trop clairement surexposée à l’accélération des rafales, pouvait se comprendre. Qu’il plongeât, d’un coup de reins brutal, sans prévenir quiconque, vers le vide, avec toute la horde dans son dos, reste un acte de très haute folie qu’avec le recul, je ne peux qu’admirer.

 

Ω Ça a crissé salement du crampon derrière, à essorer des miches, puis tout le Bloc a basculé avec moi. Y avait plus à falfiner, fallait aller au contact avec sept ou huit quintaux de poussée, aller chercher le rafalant en percussion pour trouver le bon calage. Je dis pas qu’on a pas un peu dérapé comme une grosse pavasse sur la neige jusqu’à cette espèce de replat que j’avais visé et qu’on a failli traverser direct. Et alors là, on s’arrêtait peut-être – mais c’était mille mètres plus bas. L’un dans l’autre, au bout de dix minutes, on tenait droit sur nos quilles, les appuis marquaient avec les charges dans le pentu et on s’appuyait sur le schnee pareil que contre une porte, à part que la porte avait tendance à s’ouvrir de temps à autre et à talbuter sous les courants d’air…

 

) Nous marchâmes deux heures dans cet attelage de meute. Dès que le vent décroissait, nous pivotions le bassin dans le sens de la marche et nous progressions, l’encaissant dans les cuisses, les côtes, les épaules et les hanches ; dès qu’il forcissait, nous repassions aussitôt en frontal, nuque tendue et jambes fléchies, en appui contre le flux, suspendus face au vide, le tronc perpendiculaire à la paroi, à confier notre destin à cet équilibre, trouvé au jugé, entre la gravité et le soulevent, que tout menaçait. Si le vent torrentiel cessait ou s’entrecoupait, ne serait-ce que cinq secondes, la chute était certaine, du Bloc entier – mais tout aussi certaine aurait été l’envolée face à ces rafales qui, reçues isolément par un hordier, l’auraient expédié au ciel. Nous avions bouclé les casques et nous ne voyions rien dans le blizzard de neige soulevé en continu par l’éruption, pourtant nous avancions, nous avancions le long de ce parapet flottant d’air grénelé, en écharpe sur le bord du cratère, nous avancions, laminés au grésil, cryogénisés aux tibias, dans la crucifixion des clous de glace cardés par le froid mais nous ne sentions plus rien, la souffrance nous aidait, nous avions trop de visages encore chauds qui souriaient et bien trop d’errance à venger si bien que cette éruption-là, loyale dans ses écoulements et fiable de consistance, nous savions au fond de nous que ce serait la dernière et qu’il fallait, cette harpie, qu’elle soit plus et d’abord autre chose qu’une manière de crivetz furventé pour nous dépecer vivants. Par deux, par quatre, par six ou huit fois, je ne m’en souviens plus, le torrent atteignit un tel cubage d’air à la seconde que nous fûmes décramponnés de la paroi et bien qu’à plat ventre face au vide, le casque rabotant la pente, nous dévissâmes sur plusieurs dizaines de mètres vers le haut, vers la crête fatale, les deux piolets sortis et crispés comme des griffes, à rayer le verre mat de la paroi à nue, partout où la neige avait été soufflée. Mais même à ces moments-là, même au cœur de ces ultimes furies, mes tripes ne doutèrent pas une seconde que devant moi Horst et Karst Dubka agrippaient du pic chaque fissure, qu’à mes côtés Pietro Della Rocca et Oroshi Melicerte écrasaient le fer de leur piolet entre les jambes des jumeaux, ni que derrière nous Coriolis et l’autoursier enrayaient de toute la force de leurs cuisses la reculade – et enfin qu’un certain Golgoth, neuvième de sa lignée, seul en pointe, ses deux piolets plantés dans la cotte de maille de la paroi aurait encore été capable de briser d’un coup de menton la visière de son casque pour mordre la glace de Krafla à pleines dents s’il avait senti derrière lui l’appel d’air de la crête.

— Alors Oroshi, qu’est-ce que tu en dis ? Ta mère avait raison ? Nous sommes à la proue du navire ?

Oroshi me regarde avec un sourire éreinté. Nous nous tenons face à l’amont, le cratère dans le dos. Elle s’approche de moi et m’enlace. Elle m’embrasse à petits baisers doux, elle prend son temps pour la première fois depuis cette nuit si profondément belle à Camp Bòban, avant qu’on ne parte…

— Ma mère a toujours raison, Sov. Nous sommes bien à la proue… Nous y sommes même depuis l’âge de dix ans. Tout dépend quelle largeur tu donnes à la proue…

— Mais tu crois que la fin est proche, que le plus dur est passé ?

— Je ne crois rien. J’apprends.

La Horde du Contrevent
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